LE MAGICIEN DE LA RADIO
Par Bruno Boutot en 1999 dans Commerce
Le passage au numérique va changer la qualité, la forme et le contenu de la radio. Pour penser cette révolution, Télémédia a rapatrié de Paris Guy Banville, grand explorateur des ondes.
Tous les professionnels de la radio connaissent Guy Banville: en 20 ans, il a laissé sa marque sur le territoire radiophonique montréalais. Depuis 1993, nombre de Québécois ont défilé à Paris dans son bureau de directeur des programmes du réseau radiophonique Europe 2. Quand il y était. Parce que son travail lui demandait aussi de conseiller les autres membres du réseau à Prague, à Varsovie, à Hambourg, à Moscou, à Istanbul, voire à Shanghai ou à Canton.
Il est de retour parmi nous. L'automne dernier, Claude Beaudoin, président, Radiodiffusion, de Télémédia Communications, lui a proposé de revenir à Montréal à titre de vice-président, créativité et développement. « C'est un luxe que s'offre Télémédia d'avoir une personne qui porte sa réflexion sur l'avenir, dit Guy Banville. Actuellement, je travaille sur la radio numérique et sur un projet d'entreprise virtuelle pour gérer le numérique: la mise en commun, par un réseau intranet, de toutes les ressources du réseau. » Dans ses temps libres, il écrit un essai sur la créativité dans la radio du futur.
Le numérique, que les radios expérimentent depuis plusieurs années, entrera en ondes dès l'an 2000. Les premiers récepteurs apparaîtront dans les voitures de luxe, avec une diffusion de masse prévue d'ici cinq ans. Cela entraînera une qualité inégalée de réception, une multiplication des stations par satellite et sur ordinateur, et une communication visuelle sur les récepteurs, par un écran pouvant mesurer jusqu'à 10 centimètres par 15.
« La radio se situe dans le business du divertissement du futur, dit Guy Banville. C'est un générateur d'émotions, une qualité unique à ce média. On peut dire que c'est un moteur de recherche qui va trouver ces émotions dans la mémoire des auditeurs, dans leur subconscient. Quand c'est bien fait, elle va chercher des souvenirs. Bien sûr, on ne veut pas évoquer des émotions comme la haine, mais jouer sur trois principales: l'amour, la joie et, la plus difficile, la surprise. »
Il précise que ses propos et ses intérêts ne concernent que la radio musicale. « Plus de 70 % des radios de la planète sont musicales, dit-il. Les radios où l'on parle, que ce soit les radios de service, d'information ou d'opinion, sont dans un univers différent. »
Deux immenses succès: CKMF et CITÉ
Guy Banville est né à Sainte-Foy en 1949, deuxième d'une famille de trois enfants dont le père était ingénieur. Il est arrivé à Montréal en 1967, au moment de l'Expo, où il découvre « Montréal et le monde." Il se définit comme un autodidacte. Étrangement pour un homme qui a fait sa carrière comme directeur musical, c'est d'abord un passionné de photographie. Il a passé ses premières années à travailler comme vendeur de caméras dans les grands magasins. « J'ai fait presque tous ceux de la région de Montréal », dit-il.
Entre-temps, il créait des soirées audiovisuelles dans son salon double transformé en salle de spectacle, avec des montages de diapositives sur la musique de Pink Floyd ou de Procol Harum. C'est en 1974 qu'il est entré à CKAC comme discothécaire. « Pierre Robert était alors directeur de la programmation dit Guy Banville. J'étais totalement inexpérimenté, mais il se fichait de l'expérience: il en avait. Il cherchait des idées et j'en produisais plein, la plupart complètement stupides, mais il faisait le tri. » Guy Banville est ensuite devenu directeur musical de la station, puis directeur adjoint de la programmation.
« Comme produit, une radio n'est pas fondamentalement différente d'un dentifrice, dit Guy Banville. Le choix d'une station n'est pas basé sur une question d'appartenance, mais de préférence. Un auditeur a besoin d'un type de radio, et il faut qu'il le trouve tout de suite. En créant un format musical, une station cherche à devenir numéro un dans sa catégorie. Si l'on ne peut pas être numéro un, il faut trouver un créneau d'insatisfaits et créer une nouvelle catégorie. C'est aussi bête et méchant que ça. »
Après avoir quitté CKAC en 1976, il a créé avec Pierre Robert Audio-multivision, qui réalisait des présentations audiovisuelles pour les entreprises, avec de 6 à 15 projecteurs simultanés de diapositives. « On a commencé dans le sous-sol de ma soeur, se rappelle Guy Banville. Quatre ans plus tard, l'entreprise avait 20 employés. » Il a alors « repris sa liberté » pour se consacrer à la réalisation d'un spectacle audiovisuel de 70 minutes, Androscope, décrivant le voyage de deux enfants dans l'univers. « J'ai acheté des images dans tous les observatoires du monde, dit-il, pour faire danser les étoiles sur la musique de Sibelius. » Des extraits ont été acquis par la ville de Montréal et diffusés à Terre des Hommes.
Yves Guérard, directeur général de CKMF, proposa à Guy Banville la direction de la programmation de la station en 1982. « J'y ai vécu toute l'époque de la professionnalisation de la radio, dit-il. Au cours des années 80, les stations ont réalisé qu'elles n'étaient pas là pour vendre des disques mais pour attirer de nouveaux auditeurs. »
Après s'être familiarisé avec un logiciel au Colorado en 1985, Guy Banville a participé à l'informatisation de la programmation musicale de CKMF et des autres stations du réseau. Il a fallu réinventer les règles: moins de chansons, diffusées plus souvent, programmées selon un format spécifique, et moins de nouveautés. « Le modèle américain less talk, more music a influencé les radios du monde entier, dit Guy Banville: laisser plus de place à la musique. Le rôle des animateurs a changé: ils participaient aux choix musicaux et parlaient deux ou trois minutes de suite. Maintenant, la programmation musicale est informatisée et les interventions des animateurs ne dépassent pas 40 secondes. »
Quand il est arrivé à CKMF, la station avait en moyenne 460 000 auditeurs. Quand il en est parti en 1989, elle en avait 704 000. Mais là, comme dans toutes les étapes de sa carrière, Guy Banville refuse de s'attribuer le mérite, qu'il accorde à ses équipes. « Je ne me considère pas comme un créatif, dit-il, mais j'ai un sens de la créativité. Mon taux de réussite pour encourager les gens qui ont des idées est assez élevé. Et les idées de l'équipe me dépassent toujours. »
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