LA MAGIE DE MONSIEUR ROCK DÉDENTE GAGNE LE MONDE

Par Michel Dolbec en 1996 dans Actualités

(2ème partie)

Au Québec, on ne peut pas être contre les quotas. En France, tout le monde s'est opposé à cette mesure, y compris Europe 2 et Banville. Convaincant, il s'est appliqué à expliquer que le remède efficace pour les Québécois, ne pouvait être administré de la même manière aux Français. Le marché, en France, avec ses radios généralistes, musicales, spécialisées dans le rock, le rap ou le classique, avec ses antennes catholiques, juives ou libertaires, est trop éclaté.

Les choses, surtout, obéissent à des dynamiques tout à fait contraires. Au Québec, l'industrie du disque appartient à 80 % à des indépendants et tous les membres de la famille (radios, télés, journaux ) travaillent la main dans la main. En France, l'industrie du disque est contrôlée à 90 % par des multinationales. Ces multinationales et les radios poursuivent des buts différents. Banville l'a fermement rappelé à la centaine d'animateurs de son réseau : « On n'est pas là pour vendre des disques. Notre but est d'augmenter le nombre de nos auditeurs. »

Aujourd'hui, sur Europe 2, on respecte scrupuleusement la règle du 40 %. Toutefois, on n'y entend pas davantage de chansons québécoises (sur les autres fréquences non plus, du reste). Banville nourrit bien sûr un préjugé favorable à l'endroit de ce qui vient du Québec, mais il n'a rien du missionnaire. S'il intervient parfois, c'est en coulisse, conseillant à ceux qui veulent percer en France de faire plus attention à leurs textes, de choisir des mots, une structure musicale qui parlent aux Français.

Maniaque, mais pas « monomaniaque » Guy Banville observe tout, note tout, classe tout. Pour le reste, il travaille « normalement », voyage beaucoup, vit avec sa compagne dans le 13ième arrondissement, un quartier ordinaire. Converti aux bienfaits de la gestion du temps, Banville ne fait plus d'ulcères depuis longtemps. Il possède une guitare Gibson, un clavier électronique, une clarinette. Et parce qu'il n'aime pas les concepts imposés (comme la télévision), il écoute surtout de la musique instrumentale.

Il ne court pas les dîners en ville, ni les premières, ni ces endroits branchés où il faut à tout prix être vu. Guy Banville est tout le contraire d'un groupie. Il n'a pas d'amis chez les vedettes, à l'exception de son pote Bohringer. Il est même terrifié à l'idée d'aller saluer un chanteur dans sa loge après un spectacle. Je l'ai vu au Zénith, l'air plutôt intimidé, attendant d'être reçu par Céline Dion, qu'il connaît pourtant depuis toujours. « Je déteste ça, admet-il. Je ne sais pas quoi dire à un artiste qui puisse être à la hauteur de l'effort qu'il vient de fournir. »

Ni modeste, ni timide, ni timoré. Banville , et c'est sans doute sa plus grande force sait en tout temps garder la tête froide. Ainsi, lorsque Europe 2 lui a demandé de venir à Paris, il a préféré s'installer d'abord tout seul dans un petit hôtel plutôt que de courir le risque de se laisser enivrer par le chant des sirènes.

Trois ans plus tard, « il est resté lui-même tout en devenant international », résume un autre Québécois établi à Paris, Jean Langevin, directeur général de l'agence de publicité BCP. Désormais, Banville va plus souvent à Moscou et à Shanghai qu'à Montréal. Plusieurs fois par année, il donne des conférences, devant des animateurs russes, polonais ou chinois. Il renoue alors avec le multi-images, puisant dans sa réserve personnelle de 50 000 diapositives pour appuyer ses propos. Plus étonnant encore, il ponctue ses conférences de tours de magie. Au détour d'une phrase, il fait apparaître un bouquet de fleurs et des foulards de couleur, ou suspend un verre au filet d'eau coulant d'une bouteille de Perrier ! Les chinois, paraît-il, adorent.

La magie est l'un des passe-temps de Banville. C'est aussi une béquille. L'homme a le sens de la formule mais n'est pas un orateur particulièrement doué, surtout en regard des critères français. Conscient de cette faiblesse, il met de 10 à 15 heures à préparer ses interventions de peur de ne pas être à la hauteur des gens qui ont pris la peine de se déplacer.

De là vient peut-être son admiration pour les animateurs, ces hommes et ces femmes à la parole facile qu'il étudie avec une passion d'entomologiste. Il les aime parce qu'il aime la parole et son pouvoir, celui de créer des images, de faire rêver, de susciter l'émotion. Malgré les ordinateurs, le mutimédia Internet et toutes les nouvelles techniques qui le fascinent, le verbe a selon lui de l'avenir. Et la radio restera toujours le théâtre de l'esprit.

«La créativité passe par la maîtrise de la technique mais les caméras ou les ordinateurs ne sont que des outils, dit-il. Même avec le montage virtuel, on reste limité aux effets que peut produire la machine. On peut filmer un orage, mais il ne sera jamais aussi gros ni aussi épouvantable que s'il est bien raconté. Avec l'arrivée du numérique, la mutiplication des fréquences, les robinets à musique sur satellite, la radio va beaucoup changer. Mais au-delà de la tuyauterie, il faudra toujours quelqu'un pour parler.»

Plus de 20 ans après ses débuts à CKAC, Guy Banville est demeuré une espèce d'artisan, un authentique amoureux de la radio. En ce moment, il écrit un livre sur les règles universelles de l'animation radiophonique. Il prépare aussi le scénario d'un jeu interactif sur CD-ROM, qui sera, souhaite-t-il, comme un simulateur de vol: l'utilisateur devra créer sa propre station de radio, la gérer, embaucher le personnel, préparer la playlist. Le but du jeu : ne pas faire faillite. Pas évident! Un conseil aux futurs joueurs: choisissez bien votre directeur des programmes.

15 NOVEMBRE 1996 L'Actualité MICHEL DOLBEC

 

Expertise