LA MAGIE DE MONSIEUR ROCK DÉDENTE GAGNE LE MONDE
Par Michel Dolbec en 1996 dans Actualités
Maintenant directeur de la programmation d'Europe 2 à Paris, Guy Banville enchante les radios jusqu'en Asie avec ses idées sur l'art de dire et de créer des images.
Un regard un peu triste et des cheveux bouclés donnent vaguement à Guy Banville l'air d'un épagneul. Un épagneul bien doux dans un monde où les loups sont nombreux, où plus souvent qu'autrement on se prend très au sérieux sous prétexte qu'on fait la bise à des stars dans le clinquants cocktails dégoulinants d'amour faux.
Banville se dit «plus dauphin que requin». Pourtant, on concéderait volontiers à ce Montréalais de 46 ans quelques bonnes raisons d'être content de lui et même pourquoi pas? d'avoir la tête un peu enflée. Vieux routier de la radio québécoise, ancien patron du réseau CITÉ Rock Détente, il est depuis trois ans directeur de la programmation d'Europe 2, à Paris. Installé à ce poste clé, il est devenu une des personnalités qui compte dans le paysage radiophonique français. Il faut bien voir qu'ici, on est dans les grandes ligues. Fondé il y a 10 ans, filiale d'Europe 1, Europe 2 est un vaste réseau privé regroupant 192 stations MF des quatre coins de la France. C'est aussi une prospère multinationale présente dans une douzaine de pays: en Angleterre, en Allemagne, en Inde, en Chine et dans les anciens pays communistes Pologne, Roumanie, Hongrie et Russie, où elle possède une soixantaine de stations. En l'an 2000, le chiffre d'affaires d'Europe 2, en France et à l'étranger, devait dépasser le milliard de francs (280 millions de dollars).
En France, Banville a trouvé un univers radiophonique peuplé de 1 300 stations de tous genres et de toutes tailles. Cette nouvelle réalité, sur laquelle d'autres se seraient cassés les dents, il l'a décodée avec succès. Depuis qu'il "formate" la programmation d'Europe 2, qu'il en définit le "son", les cotes d'écoute n'ont fait que progresser. Ce printemps, le réseau a réalisé sa meilleure performance historique, franchissant le cap des 2,5 millions d'auditeurs par jour. Europe 2 est maintenant la troisième radio musicale de France, derrière les géants NRJ et FUN. Plus important encore dans une perspective commerciale: elle domine dans les sondages faits auprès des jeunes adultes (les 24 35 ans), le coeur de sa cible publicitaire.
Sur une affiche, dans le bureau de Guy Banville, entre la Seine et les Champs Elysées. Albert Einstein et cette phrase: "L'imagination est plus importante que le savoir." Pour Banville, l'imagination est une religion, la radio un temple, les idées des déesses. Devant un plat de pâtes, il s'enflamme lorsqu'il explique comment les idées naissent, comment elles prennent forme avant de se concrétiser, «en synergie avec une équipe ». Tuer une idée dans l' oeuf est à ses yeux un crime impardonnable. Ceux qui s'en sont rendus coupables ont essuyé ses rares colères. «Je ne supporte pas qu'on assassine une idée, qu'on dise "c'est nul" sans proposer autre chose. » Banville traque constamment la petite étincelle. « Il a 200 idées à la seconde. C'est un vrai créatif, un authentique artiste», dit une proche collaboratrice. Un artiste peut être, mais un artiste structuré, nuance le principal intéressé.
Un artiste qui a commencé comme photographe. Dans les années 70, Banville organise chez lui, à Montréal, des projections de diapositives scénarisées et mises en musique dans un registre psychédélico expérimental. Il comprend alors que la radio consiste d'abord à suggérer des images par la musique, ce dont il ne démordra jamais. En 1974, à 24 ans, il devient discothécaire à CKAC, puis directeur adjoint des programmes. Le jeune homme apprend que les idées brutes ne suffisent pas: elles doivent aussi être réalisables. Deux ans plus tard, il fonde, avec Pierre Robert, Audiomultivision (l'ancêtre de Pram, producteur de Surprise sur prise), et réalise des présentations multi images pour la plupart des grandes sociétés québécoises.
Au début des années 80, il passe à CKMF, fraîchement convertie à la dance music. Il peaufine ce nouveau produit, transforme la fréquence en une sorte de Club Med radiophonique. Le nombre d'auditeurs bondit de 480 000 à 700 000. À l'aube de la décennie suivante, Banville se joint à Radio Cité. Il y invente le concept Rock Détente. « Le message que nous transmettions à nos auditeurs était: "On sait que vous avez déjà fumé des pétards. Mais on sait aussi que, maintenant, vous êtes actifs et que vous vous levez demain matin." »
Banville est à Cité lorsque Martin Brisac à l'époque directeur général d'Europe 2, maintenant responsable de toutes les activités radio d'Europe 1 le déniche, les deux réseaux ayant signé en 1991 une entente de coopération. Le reste est affaire de compétence et d'atomes crochus. À Europe 2, où il fait presque figure de vieux (il est le seul quadragénaire de la direction), Guy Banville ne joue pas les cousins québécois de service. Brisac a tout bonnement été séduit par son talent. « Il est créatif, dynamique, heureux de vivre et facile à vivre. Il a surtout une parfaite compréhension de ce qui fait qu'une radio marche au lieu de se casser la figure. »
Ses idées ont grandement contribué à renforcer l'image d'Europe 2. Il a beaucoup fait parler de lui, notamment en présentant en direct des concerts acoustiques, adaptations radiophoniques et françaises des Unplugged de MTV. Et il n'est pas peu fier de son Train de Noël qui a sillonné la France pour distribuer des cadeaux aux enfants pauvres.
Tout débordant d'idées qu'il soit, Banville ne néglige jamais les impératifs financiers et commerciaux. Il pense qu'un un bon leader doit avoir une vision périphérique et du recul par rapport au quotidien». On peut aussi appeler cela du pragmatisme. Il est clair en tout cas qu'il possède un sens aigu de la diplomatie, ce qui lui vaut de se faire gentiment traiter de jésuite par son ami l'acteur Richard Bohringer, animateur à Europe 2.
Son habileté lui aura été utile lors du débat sur la loi obligeant les radios à diffuser 40 % de titres francophones. Ce quota, entré en vigueur en France au début de l'année, a été très mal accueilli par les radiodiffuseurs, certains maudissant à haute voix le Québec, d'où était venue cette idée. Les médias se sont rués sur Banville faisant découvrir son visage aux Français pour l'interroger sur le fameux exemple québécois et l'entendre comparer les deux réalités. Il était dans une position délicate.
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